Amazon rachète le réseau de lecteurs GoodReads : un coup dur pour la lecture numérique ? par Marc Jajah.

Une surprise : le rachat du réseau de lecteurs GoodReads par Amazon. Surprenant, en effet, quand on se rappelle le dernier conflit qui les a dernièrement opposés et qui avait poussé GoodReads a gagné son autonomie, alors que le réseau utilisait jusque-là les métadonnées d’Amazon (fiches de livres, couvertures, etc.) à partir desquels ses membres produisaient des critiques, des commentaires, des listes, etc. (voir ma série « À la recherche de la lecture asociale« ).

Les raisons de ce rachat ne sont pas connues, mais on peut les deviner (je rejoins ici les hypothèses de The Digital Reader) :

  • GoodReads s’est doté l’année dernière d’un puissant moteur de recommandation de livres dont il a vendu les mérites à toutes les foires internationales; Amazon veut sans doute s’approprier cette technologie, tout comme les quelques millions de commentaires/avis/critiques/listes bref, l’ensemble des productions textuelles des membres de GoodReads, qui alimenteront probablement les fiches du Kindle.
  • Amazon s’appuyait par ailleurs jusque-là sur Shelfari pour éditorialiser automatiquement les livres numériques (les résumés, glossaires, index, etc. produits par les fans de Tolkien, par exemple, avaient été ajoutés au Hobbit). Or, GoodReads dispose d’un nombre sans doute plus important de telles productions. Ce qui intéresse Amazon, c’est la valeur éditoriale, énonciative, stratégique, économique du paratexte, soit l’ensemble des éléments (critiques, etc.) à la périphérie d’un livre (en plus des statistiques obtenues sur les lecteurs, évidemment). C’est ce qui permet, par exemple, de distinguer un même livre du domaine public, à la fois présent sur Google et sur Amazon.
  • Ensuite, Amazon pourrait avoir trouvé là un moyen pour imposer ses fameux « emplacements » : quand vous lisez un livre sur Kindle, en effet, il n’y a pas de « page » mais des « emplacements ». Si vous voulez donc citer un passage, vous devez citer son emplacement. Or, Amazon est le seul à utiliser une telle norme : en amenant les 30 000 clubs de lectures de GoodReads à s’y référer, l’entreprise assure son adoption, sa circulation et sa transmission potentielles.
  • Dans cette logique, on peut imaginer qu’Amazon pénètre plus sûrement le milieu des bibliothèques, qui pourraient contracter des abonnements pour que leurs abonnés, massivement convertis au Kindle via GoodReads, puissent accéder au prêt de livres numériques. Amazon imposera ainsi son format propriétaire et son découpage textuel. Le circuit de la diffusion et de la citation sous contrôle.

Ce qui confirme enfin le rapprochement entre ce type de réseau et les réseaux d’annotations (Kobo utilise par exemple les critiques de GoodReads). Amazon possède en effet un réseau spécifiquement dédié au Kindle où ses membres peuvent produire des commentaires, notes, tags, etc. dans les marges des livres. Or, les réseaux d’annotations, parce qu’ils sont peu utilisés (selon mes calculs, 4,5 % des livres de la boutique Kindle sont annotés), ne peuvent fournir la manne éditoriale dont Amazon a besoin pour améliorer le référencement et le contenu de ses fiches de livres. Rapprochement, ou disparition du réseau d’annotations du Kindle au profit de l’intégration de GoodReads ? Otis Chandler, le fondateur du réseau de lecteurs, évoque en effet une relation étroite entre le Kindle et son site, qui a été demandée par les membres (certains voudraient en effet commenter des passages très spécifiques ailleurs que sur Facebook où ils ne retrouvent pas leur communauté d’intérêt).

La plupart des membres s’inquiètent cependant que leurs productions soit annexées par Amazon; d’autres font justement remarquer qu’ils sont affiliés à d’autres liseuses (la Nook par exemple) et qu’ils n’ont aucune envie de passer au Kindle (ce qui n’est pas à l’ordre du jour, comme le confirme un responsable de GoodReads; mais les membres ne sont pas si optimistes pour les années à venir). Les bibliothécaires s’indigent aussi de ce rapprochement, alors qu’ils avaient aidé Goodreads à sortir la tête de l’eau lors de la rupture contractuelle avec Amazon. D’autres, enfin, s’organisent et conseillent déjà d’exporter l’ensemble de leurs productions avant la fermeture de leur compte, parce qu’ils ont compris qu’ils travailleront désormais gratuitement pour Amazon, en plus d’acheter ses livres. Ils peuvent se tourner aujourd’hui vers Librarything…Qui appartient à 40 % à Amazon.

C’est donc un coup de maître pour l’entreprise, un joli coup pour GoodReads, un coup dur pour les lecteurs mais également un coup de rappel. Car s’ils découvrent enfin que leurs activités étaient depuis le début industrialisées, GoodReads n’a pas attendu pour les monétiser. La lecture sur écran bénéficie donc ici d’une prise de conscience salutaire qui permet aujourd’hui de rappeler la déclaration des droits du lecteur de livres numériques.

Reste à savoir si la greffe prendra. Les utilisateurs savent en effet s’organiser et contester de l’intérieur les règles d’utilisation, si bien que le dispositif est toujours amené à se reconstituer (GoodReads s’est par exemple doté d’une charte après la fronde des lecteurs contre les auteurs), dans un éternel jeu de contournements/adaptation. Des conflits sont donc à prévoir entre les « anciens » et les « nouveaux » qui favoriseront peut-être l’émergence de nouveaux modèles pour la lecture numérique.

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